5 pistes pour la place financière (5/5)

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Piste 5: Les FinTechs ne doivent pas supplanter la HumanTouch

On ne peut plus ouvrir un magazine financier ou assister à une conférence sans entendre parler de FinTech. La FINMA a d’ailleurs annoncé des règles assouplies pour faciliter leur démarrage, ce qui leur donne une légitimité additionnelle.

A entendre les prophètes, une nouvelle ère s’annonce, qui va voir de nouveaux acteurs non-bancaires bousculer les habitudes de ces dinosaures que sont les banques et gestionnaires à l’ancienne.

Dans ce « brave new world » virtuel, les clients 3.0 (car 2.0. c’est sooo passé…) sont tous des milliardaires ayant vendu leur startup à 25 ans. Les paiements, en bitcoins bien sûr, se font d’un clic sur un smartphone et les conseils financiers sont délivrés par des robots.

Face à la hype, essayons de garder la tête froide et d’examiner les possibilités plus en profondeur.

Essentiellement des applications grand public

Lors d’un séminaire à l’intention des médias organisé au début du mois par l’ASB, Falk Kohlmann, directeur du think tank e-foresight de Swisscom, chiffre à 180 le nombre de start-ups actives dans les FinTechs en Suisse.

Un constat tout d’abord: sur ce chiffre, moins d’un quart sont actives dans la gestion d’actifs. En effet, les start-ups se concentrent essentiellement sur les portails comparatifs, les services de paiement, les plateformes de financement participatif, les monnaies virtuelles, la sécurisation et la gestion des données et la gestion des finances personnelles.

Comme on pouvait s’y attendre, ces nouvelles entreprises s’attaquent donc principalement aux applications plutôt destinées au grand public. Ceci n’est pas étonnant car, outre le fait qu’il s’agit d’un marché bien plus large que celui des clients traditionnels des banques privées, c’est surtout un segment où la qualité de la prestation et du conseil est aujourd’hui la moins bonne et qu’il est donc plus facile d’améliorer.

En effet, l’interaction entre un client lambda et une grande banque est presque totalement déshumanisée et se limite le plus souvent au versement d’un salaire, à des retraits de billets à un automate, au paiement de factures et au transfert d’argent. Toute la charge de travail manuel est transférée au client, qui remplace le caissier et introduit lui-même tous les codes de ses paiements et de ses transferts. En échange, il ne reçoit aucun intérêt mais doit au contraire payer des frais élevés. On comprend donc facilement que cela génère une insatisfaction et qu’il soit possible d’améliorer le modèle.

La situation est tout à fait différente dans le cas d’une vraie banque privée, où la relation existante est généralement bonne, avec un service personnalisé qui cherche à soulager au maximum le client.

La folie bitcoin

Puisqu’une bonne partie des start-ups lancées actuellement en Suisse travaillent sur des crypto-monnaies, arrêtons-nous un instant sur la folie « bitcoin » qui s’est emparée de notre planète.

Conçue au départ comme un système de paiement parallèle plus rapide et sécurisé, cette crypto-monnaie fonctionne hors de tout contrôle étatique et sans supervision d’une banque centrale. Présentée par certains comme « sûre », puisqu’elle est hors de portée d’une éventuelle confiscation gouvernementale et n’est pas directement influencée par une mauvaise gestion publique (qui conduirait par exemple à une inflation ou un endettement excessif), elle est en réalité extrêmement volatile et n’est utilisée le plus souvent que pour des transactions illicites ou pour frauder le fisc.

Dans un régime de taux de change flottants, la valeur d’une monnaie repose sur la confiance qu’on accorde au pays qui l’a émise, sur la richesse et la vitalité de son économie. Dans le cas du bitcoin, son cours ne repose sur rien de concret, simplement l’offre et la demande du moment. Purement virtuelle et non contrôlée, elle est à la merci d’un accident technique, d’une erreur de codage ou d’une malveillance de hackers.

Pour justifier un tel achat, on entend souvent dire que le cours du bitcoin monte et qu’il faut donc sauter dans le train (ou devrais-je plutôt dire l’avion ?) pour en profiter. La volatilité extrême de cette pseudo-monnaie en fait non seulement un pari plus qu’aléatoire, mais contredit l’objectif de sécurité qui sert d’argument de vente.

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Evolution du bitcoin: Vous aimez les montagnes russes?

Bref, on comprend mal pourquoi un investisseur sain d’esprit achèterait des bitcoins. Si quelqu’un veut spéculer, autant parier sur l’or, qui a au moins une existence physique, ou jouer à la roulette!

Une réglementation qui a toute sa raison d’être

L’enthousiasme initial à l’arrivée des Uber, AirBnB et autres Tripadvisor commence à tiédir, au fur et à mesure qu’apparaissent plus clairement leurs limites en termes d’impact social, de conditions de travail, d’inégalité de traitement avec les acteurs historiques, voire de manque à gagner fiscal pour les autorités et la société.

Il n’est donc pas inutile de revenir sur les raisons du cadre réglementaire si pesant dont souffrent les banques. En effet, si des règles régissent toute l’activité financière, c’est pour éviter que ne se reproduisent les innombrables faillites, spéculations, krachs boursiers et autres crises financières qui ont ruiné les Etats et les épargnants depuis le Moyen-Âge. Bien sûr, la situation est encore loin d’être parfaite, mais toutes ces règles prudentielles, ces ratios de liquidité, ces contrôles pointilleux permettent toutefois d’éviter quantité de catastrophes, qui surviendraient immanquablement si la seule loi du marché était l’avidité humaine.

En conséquence, il est essentiel que l’activité des FinTechs soit elle aussi réglementée, faute de quoi on verra des apprentis-sorciers jouer au casino avec l’épargne d’investisseurs trop confiants. Et comme en matière de gestion de fortune, les sommes en jeu sont souvent importantes, il est d’autant plus important d’éviter les abus. Après tout, si un trajet en Uber se passe moins bien que prévu, les conséquences financières sont tout de même moins graves que si un retraité perd toute sa fortune en faisant confiance à un robo-advisor mal programmé.

Tous milliardaires à 25 ans ?

Pour expliquer la nécessité pour les banques d’évoluer, on entend souvent dire que la clientèle a changé, que le client d’hier – qui avait hérité de sa fortune – a été remplacé par un entrepreneur de 25 ans hyper-connecté dont la start-up vaut des milliards.

Mais ces nouveaux milliardaires restent évidemment l’exception. Pour un Elon Musk, il y a des milliers de clients tout à fait normaux, qui ont souvent réinvesti durant de longues années leurs bénéfices dans leur activité professionnelle, avant de constituer leur épargne. D’ailleurs, le vieillissement général de la population n’épargne  pas les banques et 80% des clients des banques privées ont plus de 50 ans, même si cela ne signifie toutefois pas qu’ils ne soient pas connectés, bien au contraire !

Bien qu’il existe des fanatiques du bricolage qui adorent consacrer leurs week-ends à entretenir leur maison, la plupart des gens préfèrent confier cette tâche à des professionnels (quitte à payer pour ça) dès qu’ils en ont les moyens. Il en va de même pour la gestion de sa fortune : il y a sans doute des investisseurs qui aiment passer leurs journées à scruter leur écran pour acheter et vendre des titres, mais la plupart préfèrent profiter de leur fortune et laisser les experts se charger de la gestion.

Améliorer oui, mais quoi ?

Ce que peuvent faire les FinTechs, c’est améliorer des processus existants, en les automatisant pour les rendre plus rapides et moins chers. Que peut-on automatiser dans la gestion de fortune ?

Puisque c’est déjà le cas de la transmission des ordres, de leur exécution et de leur règlement, il ne reste donc que deux angles d’attaque: la relation avec le client et la décision de gestion. En ce qui concerne la gestion, la seule manière d’ajouter de la valeur par rapport à une gestion indicielle, c’est d’effectuer une gestion active. Si des modèles quantitatifs sont déjà utilisés depuis longtemps pour effectuer un premier tri entre les investissements potentiels, la création de valeur passer par une phase d’analyse proprement dite, qui consiste justement à exercer son jugement pour trouver des bijoux délaissés par le marché ou à décider de réduire ou d’augmenter l’exposition. Pour être meilleur que les autres, il faut payer de sa personne, aller visiter les entreprises, discuter avec leur management, sentir le pouls du marché. Bref, autant de démarches qui pourront difficilement confiées à un robot…

Ne reste plus qu’à améliorer la relation entre le client et la banque… On peut ainsi imaginer des applications d’intelligence artificielle, qui vous reconnaissent au simple son de votre voix pour vous éviter l’utilisation fastidieuse des mots de passe et autres clés d’identification. Le système idéal se rappellerait de la date de votre dernier appel, saurait ce qui s’est passé entre temps et utiliserait le niveau de détail qui vous convient. Si ce type de logiciel est encore de la science-fiction dans une grande banque de détail, il correspond en revanche à la relation qui existe déjà actuellement entre le client d’une vraie banque privée et son gestionnaire !

Bref, la banque privée est assimilable à une activité de luxe, comme une grande manufacture horlogère ou une maison de haute couture réputée. Si elle doit maîtriser parfaitement les dernières techniques, elle doit aussi être consciente que, à son niveau de qualité, rien ne remplacera la main de l’homme.

Naturellement, il faut investir sans cesse pour répondre aux attentes des clients et leur fournir un accès simple et complet aux informations qui les intéressent. Il faut innover sans cesse pour rester à la pointe des techniques. Mais ces investissements doivent s’ajouter à ce qui existe déjà et non pas se substituer au contact humain.